Mme de Staël (1766-1817)

Germaine de Staël par Elisabeth Vigée-Lebrun      

               

                     Idée maîtresse: le triomphe de la liberté amène au progrès de la littérature.

        -  Elle introduit: la relativité du goût et la primauté du génie dans une esthétique de la  
           poésie nouvelle qui sera moderne, chrétienne et nationale
           L'évolution du goût a été assurée par les invasions barbares et par le christianisme.

          -  La littérature doit: 

              - s'affranchir des modèles anciens
              - renoncer à la mythologie 
              - étudier les passions et la nature 
              - donner libre essor à l' imagination et au sentiment 


Elle propose la THÉORIE DES CLIMATS (tirée du livre IV de L'Esprit des Lois de Montesquieu) 

            - les peuples du NORD sont influences par le climat brumeux, qui porte à se renfermer et à une pensée plus profonde et réfléchie; 

            - les peuples du MIDI vivent dans une nature ensoleillée, qui pousse à rester à la surface ~ plus de mouvement que de pensée. 

 Elle propose aussi une THÉORIE DE LA BEAUTÉ LITTÉRAIRE 

           - il n'existe pas de canons de beauté immuable ni de règles fixes capables de l'établir, comme disaient les classiques; 

                -  l'idée de beauté est étroitement liée à la faculté de l'écrivain de faire ressortir des sentiments et des émotions

 

 

 

Horace Vernet, 1839  Ballade de Léonore

Horace Vernet a illustré en 1839 un exemple d'une certaine poésie lyrique allemande qu'admirait Mme de Staël: La ballade de Léonore par Bürger.

Une jeune fille, chevauchant en croupe derrière son fiancé, découvre soudain à la place de celui-ci la mort qui l'emporte.

Ce tableau est inspiré d’un poème assez en vogue à l’époque : La ballade de Lénore, de Gottfried August Burger écrit en 1773 et traduit de l’allemand par Gérard de Nerval en 1830. En 1773, on est en plein préromantisme, et beaucoup d’artistes de ce mouvement se sont inspirés de ce poème en en faisant l'illustration ! Cela nous rappelle que le romantisme vient d’Allemagne et apparait avant tout comme un art littéraire et que la France ne l’a connu que plus tardivement. Les peintres romantiques s’inspirent donc souvent de la littérature romantique pour leurs œuvres, c’est ce que fait Horace Vernet avec La ballade de Lénore.

 

Voyons la tragique histoire de Lénore :

Il était une fois Lénore qui attend le retour de son fiancé après la guerre de Sept Ans. Mais malheureusement il n’en revient pas. Lénore est alors désespérée et refuse d’admettre sa mort, elle s’en prend à Dieu en disant que pour elle la vie ne serait plus qu’un Enfer sans son bien aimé, et qu'elle préfère mourir que de vivre dans cette triste condition, ce qui est un blasphème. Le soir même, à minuit, un cavalier qui semble être Wilhelm l’invite à le suivre sur son cheval pour se marier immédiatement. Lénore accepte de monter derrière le cavalier pour gagner « le lit nuptial ». S'ensuit une chevauchée fantastique sous la lune tandis que le cavalier vante la rapidité des morts, puis convie prêtres et pendus à ses noces. Au levé du matin, le couple finit par arriver dans un cimetière. L'armure de Wilhelm tombe, révélant un squelette. Le lit nuptial est en réalité une tombe, Lénore ouvre les yeux sur la dure réalité : Wilhelm est bel et bien mort même si elle persistait à le refuser. Elle n’a alors plus d’espoir et meurt aussitôt.

 

La noirceur de l'histoire et son dénouement terrible en font un classique de la poésie fantastique de cette époque. Ce poème reprend les thèmes romantiques par excellence : l’amour et la mort. Les romantiques ont aussi un gout pour le mystère et le surnaturel.

Là, on voit Lénore derrière un cavalier au visage en putréfaction sur un cheval noir dans un cimetière. Le cheval saute par-dessus un gisant, ses sabots produisent une étincelle rouge en heurtant la sépulture. De la fumée semble sortir de ses naseaux. Il a un air possédé, tout droit sorti de l’Enfer. Ça rigole pas. Malgré tout, Lénore ne semble vraiment effrayée mais plutôt emportée par la course. Le peintre n’a pas dépeint sur le visage de Lénore de l’épouvante car son champs de vision est en dehors de tout ce qui est morbide sur ce tableau, son regard n’atteint pas tout ce qui symbolise la mort, il est en l’air, donc Lénore dans le moment que choisit Vernet est encore dans son illusion. Vous pouvez vérifier. On voit que le cavalier la retient en lui tenant la main, déjà parce qu'ils sont en couple, ensuite pour montrer comme le cheval va vite, car une phrase est récurrente dans le poème : « les morts vont vite » (phrase qui a été reprise pour de nombreux titres d’autres représentations de la ballade et aussi qui apparait dans Dracula de Bram Stocker), mais aussi parce qu'il la retient, elle ne peut pas s'enfuir, la pauvre. Le cavalier a son casque ouvert sur la tête qui dévoile un visage décomposé, et regarde dans notre direction. On a un effet classique dans le genre horreur et fantastique : on voit ce que le personnage ne voit pas. On a peur pour le personnage car on sait qu’il ne voit pas et qu’il ne se doute pas de ce qui se passe. C’est un procédé classique qu’on retrouvera d’ailleurs aussi plus tard dans le cinéma par exemple. A l’arrière-plan, on voit le soleil qui se lève le cheval ne court pas vers le soleil mais à son opposé. Comme s’il fuyait le jour pour la nuit éternelle qui symbolise la mort. On distingue aussi les ombres d’une foule qui est la foule de cadavres que Wilhelm convie aux noces, et celle d’une église plus au fond, car Wilhelm convie aussi des prêtres. Cela nous permet de situer le moment de la ballade : c’est celui dans lequel Lénore et Wilhelm viennent de rentrer dans le cimetière. Lénore est sur le point de voir que son amant est mort.

 

On peut maintenant parler des symboles:

Tout d’abord, le cheval est un animal riche symboliquement. Il est d’abord un symbole érotique, les deux amants font une chevauchée tous les deux pour leur nuit de noce, c’est le symbole de l’amour charnel, on ne va pas se voiler la face. Le cheval a aussi un rôle de sauveur, il aide à la fuite, à fuir notamment la mort comme on le voit aussi dans le roi des Aulnes qui est d’ailleurs un poème romantique de Goethe. Il aide ici Lénore à fuir la dure réalité qui est la mort de son fiancé. Mais le cheval a un double sens, d’autant plus qu’ici il est noir. Le cheval, selon le folklore anglo-saxon et allemand c’est aussi le coursier de la mort. Le cheval a un rôle de psychopompe : il porte les âmes des défunts dans l’autre monde. D’ailleurs, dans le roi des Aulnes, le père et son fils sont rattrapés par le roi des Aulnes et à l’arrivée le fils est mort. La mort est également représentée par le gisant par-dessus lequel le cheval saute, et par la nuit. Les deux personnages s’enfoncent dans la nuit. Ils fuient le matin qui se lève au fond de la toile en allant en contre-sens.

On a aussi du lierre, qui symbolise traditionnellement l’attachement jusqu’à la mort. C’est l’amour éternel, l’amour qui défie la mort, comme celui de Tristan et Iseut. Le romantisme s’inspire beaucoup du Moyen Age et de ses légendes. Ces légendes montrent souvent un amour qui veut défier la mort (on a aussi Dante et Béatrice), et bien que la mort triomphe toujours, l’amour résiste. Tout comme dans la ballade de Lénore. Seule la mort unit les couples malheureux dans le romantisme et c’est ce qu’on retrouve ici.

Pour ce qui est question de la forme, on a le cavalier et Lénore sur le cheval au centre du tableau. On a une dominante de noir, ce qui est normal car c’est la nuit. Il y a des jeux de clair-obscur. On a cependant de la lumière dans les tons plutôt orangés et du jaune à gauche quand le soleil fait son apparition, et de la fumée qui sort des naseaux du cheval. Celui-ci produit aussi des étincelles avec ses sabots qui sont rouges, comme ses yeux, il a un rapport avec le feu ce qui rappelle l’Enfer, là où Léonore va aller car elle a blasphémé. Ce sont également les sources lumineuses du tableau. On a aussi du bleu et du vert pâle à droite sur le gisant et le lierre. On peut voir un contraste entre la couleur du visage de Lénore qui a des tons plutôt chauds, car elle est encore en vie, et la couleur du visage en putréfaction de Wilhelm qui est livide.

 

On a deux diagonales dans ce tableau :

Une qui part du coin supérieur gauche vers le coin inférieur droit, qui commence par le soleil, passe par la pente de l'église, par le bras du cavalier puis la patte avant du cheval qui semble s'enfoncer dans la pénombre. Cela symbolise en même temps la descente aux Enfers de Lénore. Cela part du jour vers la nuit, de l'église vers l'Enfer, d'ailleurs, si on regarde bien, tout le tableau joue sur ces oppositions.

On peut voir une autre diagonale, de couleurs cette fois, qui part du coin supérieur droit au coin inférieur gauche. On a ainsi deux triangles, dans le triangle du haut on a les couleurs chaudes avec le soleil et tout et tout, c'est la vie, et dans celui du bas on a des couleurs froides avec le gisant et le lierre : c'est la mort. La première diagonale part des couleurs chaudes au couleurs froides. Ce n'est pas un hasard.

Finalement, on peut dire que cette œuvre romantique est une réécriture de la ballade d’August Burger qui a fait impression à l’époque romantique lorsqu’elle fut traduite en Français par Nerval. Ballade qui fut d'ailleurs reprise de nombreuses fois, que ce soit littérairement, par Hugo, Mme de Staël, Stendhal, Alexandre Dumas, ou picturalement par Ary Scheffer, tant d'autres, et enfin Vernet. C’est un tableau qui définit bien le romantisme noir : on peint l’amour dans la mort, l’Eros et le Thanatos, il y a une fascination pour la mort. Cette œuvre a sûrement une place importante pour l’artiste car c’est une des rares œuvres qu’il a peintes de son propre chef. Il l’a peinte à 50 ans ce qui montre peut être une volonté de sortir un peu des habitudes. Il est vrai qu’il doit être soûlant de peindre toujours des banalités au bout d'un moment. On le comprend. Mais cette œuvre fait partie d’une multitude d’œuvres similaires. Le sujet de la ballade de Lénore a été pris et repris, vu et revu, autant avant et après le tableau de Vernet même si, sans doute, celle de Vernet est la meilleure de toutes.