"L'existence
est un miracle" disait Nathalie Sarraute. Oui, un vrai miracle, puisqu'on
allait bientôt fêter les 100 ans de cette diva qui connut tous les
honneurs, même celui d'entrer vivante dans la sacro-sainte Pléiade? Elle
vient de s'éteindre paisiblement, et d'abandonner son appartement parisien
où, jusqu'à la dernière heure, elle aura reçu ses amis, couchée sur son
petit divan entre ses livres et ses bouteilles de whisky. Sarraute? Une
aura de monstre sacré, un parfum de Russie et une sensibilité à la
française, un regard inimitable, parfois redoutable de clairvoyance. Et
une prose toute en bulles et en points de suspension: du travail de
ballerine pour capter les sensations qui se dérobent, enregistrer les
ultrasons de l'âme, palper l'impalpable, saisir l'insaisissable, voir
l'invisible.
C'est avec ces broutilles - les poussières du vécu -
que Nathalie Sarraute a inventé un genre: en littérature, elle cultivait
un coin de jardin qui la rendait unique. Avec une obstination incroyable,
depuis les années 30. "Au début, disait-elle, j'étais certaine que
personne ne comprendrait. Je lisais mes textes à des amis. Ils les
jugeaient sans queue ni tête, ça ne représentait rien." Même verdict de la
part des éditeurs, qui bouderont son premier roman, Tropismes, jusqu'à ce
que Denoël se décide enfin à lui donner sa chance, en 1939. Aucun écho? La
critique et les lecteurs rechignent. Sauf Sartre, qui repère l'oiseau rare
et signe une préface pour Portrait d'un inconnu. Nouvel échec: le livre
reste dans les cartons et Nathalie Sarraute est contrainte d'en acheter 50
exemplaires, afin de les sauver du pilon. Elle ne sortira de son
purgatoire qu'en 1956, lorsque paraît L'ère du soupçon. Grâce à cet essai,
qui servira de bréviaire aux pontifes du Nouveau Roman, l'ex-clandestine
devient soudain la pythie de la modernité. Désormais, une étoile brille
sur la littérature. Elle ne s'éclipsera plus. Et ne changera jamais de
cap: l'oreille collée à son stéthoscope, l'auteur du Planétarium passera
sa vie à fureter dans les tréfonds de la psychologie, où personne ne
s'aventure jamais.
Monologues intérieurs, "sous-conversations",
"tropismes", chuchotis, tout l'art de Sarraute est là: une microchirurgie
du sentiment. Une spéléologie de l'infiniment petit. Pas d'intrigues, de
très vagues scénarios, des personnages fantomatiques qui nous parlent
depuis les coulisses, nous sommes loin des territoires balisés, "ce qui
m'intéresse, expliquait-elle, c'est d'essayer de voir chez les gens ce qui
se passe en eux quand on croit qu'il ne se passe rien. C'est très
angoissant. On a toujours l'impression de vouloir attraper quelque chose
qui vous échappe." Cet exercice pourrait paraître anodin. Il s'avère au
contraire singulièrement féroce: la pudique Nathalie cachait une
moraliste; et la fée Sarraute une fouine qui débusquait les faux-semblants
sous les conventions, les arrière-pensées sous la pensée, le mensonge sous
le verni des apparences.
Martereau, Les fruits d'or, Vous les
entendez?, le merveilleux récit autobiographique intitulé Enfance, Tu ne
t'aimes pas, tous les livres de Sarraute sont désormais des classiques. Et
la preuve d'une santé intellectuelle à toute épreuve. N'a-t-elle pas
publié l'un de ses meilleurs textes, Toi, à plus de 90 ans? Il faut relire
cette merveille pour avoir un condensé parfait de la musique sarrautienne:
un ballet impressionniste signé par un médium qui ne cesse de capter les
ondes les plus invisibles de la comédie humaine. Et pourtant ce livre,
comme tous les autres, n'a rien d'abstrait: Sarraute n'avait pas son
pareil pour observer le quotidien, décortiquer un simple lapsus, sonder un
geste ou un regard, une mimique, un frémissement de narine ou un
froncement de sourcil. Des riens.
Fabuleuse maïeutique, que cette
façon de butiner autour de nos conversations et d'en tirer ce miel qui a
le goût de la vérité, si amère soit-elle. Sans doute la romancière
percevait-elle trop de choses, là où nous ne voyons que du feu. Car elle
possédait un sixième sens. Le sens Sarraute.
André Clavel, Le
Temps 20.10.99
|
Liens
La bibliographie de Nathalie Sarraute:
Lien 1 Lien 2 |