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Une grande dame
de la littérature
Nathalie
Sarraute
Nathalie Sarraute (1900-1999) s'est éteinte ce 19 octobre.
Sa mort nous frappe, comme celle d'un être jeune. Michel Lequenne, comme tant
d'autres, aurait tant aimé qu'elle devienne centenaire!
C'est que, comme je l'écrivais en 1988 dans les "Cahiers du
féminisme", Nathalie Sarraute est le plus grand écrivain français de ce second
demi-siècle, le plus original, et la seule (avec Beckett, tout autrement) à
avoir apporté un nouveau absolu, et peut-être indépassable - c'est-à-dire
au-delà duquel il faut chercher ailleurs - dans l'art du roman, le mettant au
niveau de la pénétration du psychisme apporté par la psychanalyse. Si sa
disparition est et sera saluée par tous, et en ne pouvant éviter de rappeler
qu'elle s'est refusée à être enfermée dans quelque courant que ce soit, il n'en
reste pas moins qu'on cherche encore à la cerner, fût-ce comme précurseur d'une
littérature qui... n'existe pas. En fait, elle ne doit sa gloire, actuelle et
future, qu'à elle-même.
Sources
Ses sources littéraires ne sont pas dans le siècle, ou si peu.
Même ceux qu'elle admire - Proust, Joyce... - c'est pour les dépasser dans la
projection qu'ils ont ouverte (et, n'en ayant jamais parlé, il se peut qu'elle
n'ait pas connu cet illustre inconnu: le jeune Jean Rostand et ses romans en
aphorismes et pensées). Ceux qu'elle accepte comme ses précurseurs sont dans
l'arc de pénétration des contradictions de la vie mentale qui va de La
Rochefoucauld à Dostoïevski. Quant à des sources non littéraires, elle en a
donné elle-même une clef avec son premier titre, "Tropismes". Si on rappelle le
sens qu'elle a donné à ce mot, on néglige trop son sens biologique de réaction
physico-chimique à des stimulus extérieurs. Certes, cela n'a pas conduit
Nathalie Sarraute à un matérialisme mécaniste grossier du type de celui de
Laborie (bien connu par le film de Resnais, le Rat d'Amérique), mais au
contraire à une lucidité quasi clinique quant aux pulsions élémentaires cachées,
détournées, voire combattues, sous les irrisations du langage. Car son livre,
bien loin d'être procès du langage, est exploration inlassable de cette
médiation entre l'animal humain et le monde, qui est constitutive de l'humanité.
C'est dire qu'il s'agit chez elle du point où l'art se fait science, science
spécifique de l'écrivain. Rejetant aussi bien le "réalisme objectif" (fût-il
celui des seuls comportements du roman "behavioriste") que la fixation sur un
langage coupé du réel et conçu comme seule réalité de l'humain, elle s'efforce
de le percer pour trouver la réalité inconnue ou méconnue, voire toujours
nouvelle d'un humain qu'elle sait historique, bien qu'elle ne prononce pas ce
mot.
Le personnage
Pour ce faire, on dit qu'elle a supprimé le personnage. Et elle
même a écrit qu'on "ne pouvait plus écrire des romans à personnages". Mais en
ajoutant: "Le personnage de roman avait éclaté, une substance nouvelle le
débordait de toute part." Et ce sont de ces personnages éclatés que l'on trouve
dans ses romans. Sans noms, visages, apparences, ils surgissent de leurs seules
paroles, et ces paroles les constituent: nous les voyons apparaître, celui-ci
avec certainement un gros ventre, un costume de bonne coupe, fumant le cigare
dans un fauteuil; celle-là sèche, autoritaire, jouant nerveusement d'un collier
de perles... Chacun, certes, les verra différemment, mais pourtant semblables.
De ce point de vue, on comprend sa longue hésitation devant le théâtre, certes
lieu de paroles, mais où il faut qu'elles soient portées par des êtres de chair
identifiables. Ses non-personnages ne sont donc pas des "types" (chers à
Lukacs), mais des contre-types à milliers d'exemplaires, des humains de ce
temps, dans tel milieu qu'elle connaît bien. Et mieux que les types et leur
aventure individuelle particulière, regardés de l'extérieur, en une intrigue -
qui disparaît chez elle encore plus que le personnage - ces ombres sont
seulement écoutées. Et ce sont leurs paroles qui, dans leurs hésitations, leurs
erreurs, leurs détours, leurs ruses les révèlent, les trahissent, et, en même
tant qu'eux, leurs semblables, leurs frères et soeurs. Elle ne les déchiffre pas
pour nous, elle nous laisse les déchiffrer, les démasquer, voire les comprendre,
et en cela même nous retourner sur nous, nous comparer, nous juger. Car il y a
une moraliste en Nathalie Sarraute, telle que les plus sévères de ses maîtres du
XVIIe. Et elle qui ne s'est pas détournée des pires horreurs du siècle, devant
lesquelles elle dit: "tout sentiment disparaît, même le mépris et la haine, il
ne reste qu'une immense stupeur vide, un ne-pas-comprendre définitif et total",
ce fut pour faire peser son regard sur l'agitation "tropique" des contemporains
de cet indicible.
Comédie humaine
Ce que ses critiques ne disent jamais, c'est qu'ainsi elle a
fait la comédie humaine de notre temps, que ses voix ne sont pas celles d'êtres
éternels, mais qu'ils appartiennent à notre société: la bourgeoisie d'ici et
maintenant, et que l'oreille si sensible de sa lucide sérénité a quelque chose
d'impitoyable. Son milieu le plus proche a été calmement piétiné avec ironie
pour sa subjectivité superficielle et son inconstante légèreté dans les "Fruits
d'or"; l'insultante futilité d'un débat autour d'un meuble, fustige toute une
classe dans "le Planétarium" ; au-delà elle n'a cessé de creuser le vide de vies
où "d'un rien on se fait un monde", où les grandes causes sont décomposées par
l'effondrement de toutes les valeurs, et où les vies "sécurisées" tournent
autour du minuscule et du médiocre, mais où, par là même, le plus profond, le
plus primitif se retrouve au contact le plus immédiat de la surface polie,
policée. C'est ce court-circuit qu'avec son sûr instinct de grand écrivain,
Nathalie Sarraute n'a cessé de mettre à nu dans la forme nécessaire qui s'est
imposée à elle. Quand elle écrivait de Balzac que c'est son "authenticité
absolue, la spontanéité parfaite de [ses] sensations" qui l'ont poussée à créer
cette forme, et qui en cela ont "assuré sa survie et lui ont donné une vertu
qu'elle ne perdra jamais", peut-être savait-elle déjà, sans que sa modestie lui
permette de le dire, que cela allait s'appliquer à elle-même.
Michel Lequenne |